La police de Lincolnshire a signé un contrat de 240 millions d'euros avec la société 4GS pour la gestion de certaines de ses opérations, d'une grande partie des personnels civils et d'un commissariat. Mais les choses ne vont pas en rester là. L'information a été révélée par le quotidien The Guardian. La Grande-Bretagne qui a réalisé des enquêtes sur les victimes 20 ans avant la France, qui a introduit un système managérial par objectif plus de 10 ans avant nous, qui a entamé sa réduction des effectifs encore une fois bien avant l'hexagone vient de franchir un important pas supplémentaire. Dans deux régions (les comtés), les activités de police seront privatisées. La méthode est celle que l'on connait dans de nombreux domaines maintenant, que ce soit pour la fournir de biens ou de services. Un site internet permet de déposer sa candidature www.lbuelight.gov.uk (E-tendering solutions). Toutes les catégories d'offres sont listées (colonne de gauche): "Product Service Category". Les pouvoirs publics lancent un appel d'offre et attendent les réponses des entreprises pour réaliser une liste de tâches importantes en matière de police : « Enquête criminelle, détention de suspects, réponse et enquête sur des incidents, soutien aux victimes et aux témoins, gestion des individus à haut risque, patrouille en voiture, gestion des informations et des preuves, etc. ».
Le service sera confié pour sept années à une entreprise. On peut imaginer que l'expérience sera suivie avec intérêt. En effet, la police privée risque de faire la même chose pour moins cher. Si c'est le cas, le "value for money" va nécessairement primer en GB. Faut-il rappeler l'influence qu'a eue Margaret Thatcher en GB et dans toute l'Europe avec l'introduction de ces notions dans la vie politique et les politiques publiques. Très contestées à l'époque, aujourd'hui, elles nous semblent aussi naturelles que l'air que nous respirons.
Comment faire la police moins chère sera la question essentielle des années à venir. A moins que le prix de la main d'œuvre en Europe ne devienne compétitive avec celle du Maroc ou de la Chine, les ajustements vont porter sur les systèmes d'organisation et les statuts des personnels. Lorsque la France aura fini d'explorer les rapprochements entre forces nationales, que pourrait être l'étape suivante sinon la privatisation ? Là encore, il faut faire un effort de mémoire et se souvenir de la manière dont le secteur privé était déconsidéré il y a 20 années à peine par le ministère de l'Intérieur. Aujourd'hui, le fait de lui confier des tâches secondaires est perçu comme une évidence. Demain, pourquoi ne pas lui confier des tâches moins secondaires ? Les quelques lois nécessaires à voter ne prendront guère de temps si les finances publiques se dégradent et que les 2 à 2,5 points de croissance prévus par les grands partis candidats à l'élection présidentielle pour la fin du prochain quinquennat ne sont pas au rendez-vous.
La contestation est présente en GB face à ce projet fort avancé. Moins 34 000 postes d'ici 2015, ce n'est pas une petite coupe dans les effectifs. Mais pressuré par des baisses de crédit de l'ordre de 20% et la prévision de suppression de milliers de postes (dans un pays où le nombre de policiers publics par habitants est moindre qu'en France), la puissance ACPO (associations of chief police officiers, les patrons des forces britanniques) acquiesce et en limite la portée: « fournir du personnel qui pourra mener des tâches de routine et répétitives à un coût réduit, et fournira l'accès temporaire à du personnel qualifié - comme des équipes d'enquête sur les meurtres. Celles-ci pourront être employées pour des incidents qui sont rares, mais pour lesquels toutes les forces doivent garder en permanence un groupe de personnel très coûteux. »
Les syndicats de police français seront contre. Très contre. Et alors ? Le coût des polices nationales va être passé au crible par nos corps d'audit, comparé aux autres fonctionnaires, aux pays voisins. Et la conclusion s'imposera d'elle-même: il faut faire moins cher. Cela ne sera pas possible dans le cadre actuel de la fonction publique d'Etat ou de la militarité (pour les gendarmes). Cela ne pourra se produire qu'avec une nouvelle relation entre le fournisseur du service de police et l'Etat. C'est le moment où les Français découvriront la différence entre la police et l'Etat. La police ce n'est pas l'Etat. L'Etat a plusieurs options devant lui pour faire faire la police.