• Gendarmerie : l’incroyable cécité de l’autorité politique

    Le « rapport d’évaluation de la loi du 3 août 2009 relative à la gendarmerie nationale » a été rendu par le député Hugues Fourage et le sénateur François Pillet en décembre 2013. Il est un nouveau témoignage flagrant de la faiblesse d'analyse de l’autorité politique vis-à-vis des forces de sécurité intérieure.

    La loi du 3 aout 2009 a, en théorie, rattaché pleinement la gendarmerie au ministère de l’Intérieur. Et ce rapport, en théorie, fait le point sur ce changement. Par définition, les autorités politiques établissent et dirigent les forces de police et gendarmerie. Cela suppose d’avoir les capacités de le faire. Un des principaux défi à la relation pour parler comme les économistes que les principaux (l’autorité politique) et les agents (les responsables de police et gendarmerie) entretiennent en théorie, c’est à dire une relation hiérarchique des premiers vers les seconds), consiste en une asymétrie dans l’information. En effet, les bureaucraties ne peuvent être dirigés si les principaux ne disposent pas de l’information ou de la capacité de l’analyser (ou des deux). C’est un dilemme bien identifié par les économistes des organisations.
    A la lecture du rapport, il apparaît que l’autorité politique souffre d’une triple déficit : conceptuel, analytique et informationnel. Pour le dire simplement, les responsables politiques ne sont pas capable d’assigner des buts clairs et mesurables aux forces de sécurité, n’ont pas d’outil de suivi et d’analyse de leur performance ni d’idée des modes optimaux d’organisation. Cette faiblesse est « la faute » de l’autorité politique qui ne cherche pas à faire son travail, mais il est également intéressant de noter que la gendarmerie – dans le cas qui nous intéresse – ne fait rien pour donner les informations utiles à l’autorité politique. Il semble au contraire que la gendarmerie se borne à distiller les informations qui lui permettent de conforter le statut quo de l’organisation actuelle, au détriment du contribuable (qui paye pour une organisation obsolète et couteuse) et de l’effcience.
    Le rapport qui est censé évaluer la gendarmerie se contente en réalité d’une succession d’affirmations non fondées et qui reflètent les vues de la gendarmerie comme corps. L’autorité politique n’exerce donc pas son rôle de principal. Les rôles sont renversés.
    Le rapport aligne ainsi différentes affirmations comme :
    1/ « les contraintes administratives et budgétaires ne doivent pas fragiliser son organisation », ce qui correspond à une demande moyens supplémentaires ou un maintien des ressources existantes dans une période où l’on demande à chacun de faire des efforts ; bref une exemption d’effort pour la gendarmerie;
    2/ un maintien de la situation actuelle également pour ce qui concerne les droits des agents « dialogue sociale (dialogue interne) plutôt que le choix du syndicalisme ;
    3/ une préservation de la situation actuelle concernant « l’équilibre entre les forces concernant l’organisation du renseignement territoriale et police judiciaire » ou dit autrement « l’équité entre les deux forces plutôt que de chercher la parité » ;
    4/ le conservatisme dans la structure d’organisation avec « l’accentuation de mutualisation ou synergie au lieu d’une fusion » et en soulignant que « le statut militaire des gendarmes » est « constitutif du caractère de force armée » ; ceci n’est pas exact, on peut parfaitement conserver le statut des agents en tant que militaire et « civiliser » la gendarmerie ;
    5/ conservatisme dans la recherche d’une présentation des traits actuels d’organisation comme étant indissociables: militarité-disponibilité- maillage territoriale de la gendarmerie ; il resterait à montrer que la militarité apporte un bénéfice au contribuable en prenant tous les coûts en considération (logement, âge de la retraite par exemple) et il resterait à démontrer que le maillage actuel de la gendarmerie permet de remplir les missions qui lui sont assignées : comment un maillage qui date d’avant la révolution française peut-il être présenté comme le meilleur choix, inoxydable, pour le 21è siècle ?
    6/ Au déficit d’information des responsables politiques s’ajoute la reprise d’arguments souvent entendus mais toujours pas démontrés : l’articulation la dualité des forces de sécurité en tant que garantie démocratique (liberté de libre choix de magistrats)… Il faudrait prouver que les pays qui n’ont pas de gendarmerie sont moins démocratiques ! Ce genre de thèse serait assez difficile à défendre devant nos amis européens, et en particulier ferait sourire les pays nordiques qui sont à la fois les nations où les citoyens sont les plus satisfaits de leurs responsables politiques mais également de leurs forces de police… le tout sans gendarmerie !

    On ne peut que rester sous le choc produit par la faiblesse des capacités d’analyse de la part des responsables politiques et de nos assemblées qui sont, en théories, des contrôles de l’action du gouvernement et des administrations qui dépendent de lui. Comment la défense d’un système de sécurité intérieur trop couteux, doté d’une structure datée, dont l’efficience reste à démontrer, le tout au nom d’arguments douteux va-t-il permettre à notre pays de se moderniser ? Comment le conservatisme radical va-t-il nous permettre de nous moderniser et d’être plus efficace ? Décidément, la crise du leadership politique, apparaît d'une profondeur insondable.

  • La confiance, le matricule et le récépissé

    Le port visible du matricule et le récépissé de contrôle d’identité sont-ils liés à la question de la confiance ? Il faut d'abord savoir mesurer la confiance. Le niveau modéré de confiance et de satisfaction dans les polices françaises est avéré par les enquêtes conduites au niveau européen dans le cadre des ESS (European social surveys) qui ont adopté un module dédié issu du projet de recherche Eurojustis (eurojustis.eu). La France appartient au tiers inférieur du tableau, avec des pourcentages de confiance dans son équité proche de la Pologne ou la Hongrie, moins élevés qu’à Chypre, deux fois inférieurs au Royaume-Uni et trois fois inférieurs à la Finlande (voir les résultats dans Newsletter of the European Society of Criminology, vol 12, 2013).
    Dans la plus importante enquête européenne dédiée aux adolescents dans deux métropoles françaises et deux métropoles allemandes, intitulée Polis (voir le site anrpolis.fr pour le rapport et la couverture par Le Monde et d’autres médias) on découvre que les jeunes en France ne se sentent pas du côté de la police en cas d’affrontement pour 57% d’entre eux et pour plus de 40% ne se sentent pas traité de manière juste ou ne font pas confiance aux policiers ou gendarmes.
    Matricule et récépissé sont-ils liés à la question de la confiance ? La recherche montre que la confiance est très liée au respect dont les policiers font montre lors des interactions (et on sait que ces situations peuvent être particulièrement compliquées pour eux), mais également au fait de traiter de manière équitable toutes les personnes (c’est la question des disparités ou de la discrimination dans les contrôles).
    L’usage du matricule sert à établir la responsabilité individuelle des agents, leur responsabilité devant la loi. Ce principe est une des bases du fonctionnement des polices dans les pays démocratiques, il est inscrit dans les recommandations ou protocoles internationaux auxquelles la France se soumet (CEDH, ONU). Le fait de savoir que les policiers comme les autres agents et personnes sont susceptibles de rendre compte de leurs actes est une garantie de transparence favorisant la confiance, mais indirectement à travers le fonctionnement du système judiciaire car ce matricule n’est bien sûr utile qu’en cas d’allégation d’une faute. Le défenseur du peuple espagnol (l’équivalent de notre défenseur des droits) a recommandé l’usage d’un numéro d’identification et a même spécifié sa taille. Trois länder allemand le mettent en place. Le matricule ne suffit donc pas à forger des meilleures relations, mais il est une pièce du puzzle. Il sera intéressant de voir si le port du matricule est obligatoire, mais aussi pratiqué et son défaut sanctionné.
    Le récépissé de contrôle d’identité est nécessaire pour évaluer la qualité du service rendu à la population. Il est utilisé depuis plusieurs décennies à Chicago sous le nom de « contact cards ». Les britanniques disposent d’un outil national. Le ministère de l’Intérieur français, pour s’assurer de la qualité du service doit disposer d’éléments qui décrivent la relation avec le public. Et, notamment, s’assurer du fait que tous les citoyens soient traités de manière égale. Le récépissé est perçu par les syndicats de police de manière erronée comme un outil de suivi individuel des agents. Il s’agit en fait d’un outil permettant de savoir si le ministre fait son travail de pilotage des forces intérieures et respecte les normes internationales. Il est indispensable de disposer d’outils de suivi évaluation de la politique policière. Sans outil de pilotage, pas de pilotage.
    Matricule et récépissé de contrôle sont importants pour renforcer la transparence des corps de police mais ils ne suffisent pas à créer ce lien de confiance. Ils sont la partie « sanction » vis-à-vis des agents, un des volets d’une politique plus large qui doit chercher à prévenir les mauvaises relations. Il faut non seulement installer matricule et récépissé, mais aller au delà au niveau de tout le système de police. Il faut que le système de management de la performance des personnels et les règles de promotion des agents mettent en leur cœur le service à l’usager et à la population. Cela suppose de savoir ce qu’attendent les usagers (donc de disposer des outils pour le faire) et aussi d’étudier les mauvaises interactions avec les policiers ou gendarmes pour identifier ce qui peut être améliorer (par exemple avec des études de cas). Cela implique de former les personnels de sécurité publique pour qu’ils puissent réussir dans la pratique à mettre en œuvre des principes généraux.
    La confiance se mesure par des enquêtes utilisant des mesures standardisées et validées internationalement (il serait temps de les réaliser régulièrement), et se construit par le management politique et administratif des policiers centré sur la relation (ce n’est pas le cas), lequel fait partie d’une politique policière que le Ministre doit établir et rendre publique (on l’attend avec intérêt), dotée enfin des mesures statistiques adéquates, c’est-à-dire centrées sur la qualité de la relation avec le public (et non sur les taux de délits qui ne nous renseignent en rien sur la légitimité et la confiance envers policiers et gendarmes). Autant dire qu'il y a un peu de pain sur la planche pour 2014 et sans doute même les années suivantes.

  • Enquête POLIS dans "Club prévention et sécurité de la Gazette" : Quatre adolescents sur dix ne font pas confiance à la police

    Cet article est tiré du Club prévention sécurité de la Gazette: http://www.lagazettedescommunes.com/212195/
    Le Club prévention sécurité est une nouvelle offre éditoriale de la Gazette, entièrement dédiée aux professionnels de la prévention de la délinquance. Il s'agit d'une offre payante qui présente notamment un fil d'actualités, une veille juridique quotidienne et des bonnes pratiques

    Dans un contexte marqué par des tensions croissantes entre jeunes et policiers, une enquête remise en octobre 2013 au ministère de l’Education et publiée début décembre estime que quatre adolescents sur dix ne feraient pas confiance à la police, qu’ils jugeraient par ailleurs raciste. Elle présente également un intérêt en matière de prévention de la délinquance, à travers une réflexion sur la socialisation des jeunes adolescents et leur contexte de vie.

    Une note du Conseil national des villes alertait récemment sur la dégradation des relations et l’incompréhension mutuelle entre policiers et habitants des banlieues. Travaillant pour sa part sur la méfiance entre les jeunes dans leur globalité et les forces de l’ordre, l’étude « POLIS-autorité » de Sébastian Roché et Sandrine Astor témoigne d’un phénomène qui ne serait pas seulement circonscrit aux banlieues.

    Alors qu’aucun indicateur de confiance n’existe aujourd’hui, l’étude révèle que 43% des adolescents participants à l’étude estiment ne pas « pouvoir faire confiance dans la police » et un tiers qu’ils n’alerteraient pas la police même en cas de problèmes graves.
    Pire : plus de la moitié (57%) des 13-17 ans ne se sentiraient pas du côté de la police en cas de confrontation avec des jeunes, tandis que plus d’un tiers estiment que l’obéissance à la police n’est pas automatique. 15% des jeunes interrogés trouvent que « jeter des pierres sur une voiture de police peut se justifier, souvent ou toujours. »
    Alors que deux tiers de cette classe d’âge estiment que les forces de l’ordre n’expliquent pas suffisamment le pourquoi de leurs actions, 49% pensent que la police ne protège pas les jeunes et les minorités, et défend mal ses valeurs. 40% des adolescents jugent que policiers et gendarmes sont souvent auteurs de contrôles abusifs, autant les considèrent « racistes » et agressifs quand quelque chose ne leur plaît pas, et 35% les accusent même d’être violents avec les jeunes. Au final, seulement 15% déclarent envisager devenir policiers eux-mêmes.
    Sans équivoque possible, ce premier volet de l’étude « Polis-autorité » confirme la défiance des adolescents envers les forces de l’ordre. Une deuxième partie en cours de finalisation, alimentée par 500 heures d’observation d’enquêteurs embarqués avec des unités d’intervention, ferait un constat à priori semblable.

    Nouvelles pistes sur la prévention - Alors que le gouvernement (49%) est l’institution qui inspire le moins confiance, devant la police mais aussi la gendarmerie, le maire et la justice (32 à 33%), les pompiers (6%) sont les seuls à obtenir la clémence des jeunes.

    L’étude va cependant bien plus loin que mesurer les attitudes des jeunes vis-à-vis de l’autorité en général, puisqu’elle établit également des corrélations entre zones d’habitat, situation familiale, contrôle parental, bien-être à l’école, résultats scolaires, opinions sur la police et passage à l’acte délinquant. Elle dresse également le portrait général des jeunes sondés et leur « carte de visite » délinquante.
    Objectif : nourrir la réflexion en matière de prévention de la délinquance ou d’animation en milieu scolaire.

    Les familles où les relations sont généralement très bonnes sont aussi celles où l’épanouissement à l’école est élevé et qui exercent une plus forte supervision sur la gestion du temps libre de leur enfant.
    L’intensité du contrôle parental réduit la probabilité qu’un délit portant atteinte à autrui (vols, agressions) soit perpétré par leur enfant.
    Alors que 20% des sondés indiquent ne pas se sentir bien à l’école, les auteurs soulignent que le bien-être à l’école est corrélé à la réussite scolaire. Inversement, les élèves les plus fragiles sur le plan scolaire sont aussi les plus enclins à passer du temps à l’extérieur, notamment le soir, et sont davantage concernés par la délinquance.
    La dégradation des relations familiales est plus marquée chez les jeunes des filières professionnelles ou spécifiques. Leurs parents semblent nettement moins investis dans le contrôle des sorties, et ces élèves se distinguent par la très faible légitimité qu’ils accordent à la police.

    --- encadré---
    Police et banlieues, le grand désamour continue
    Si le divorce entre forces de l’ordre et jeunes adolescents semble donc partagé bien au-delà des banlieues dites sensibles, la méfiance y reste néanmoins supérieure : « la proportion des jeunes confiants est divisée par deux quand on passe d’un quartier tranquille à un quartier très dégradé » indiquent les auteurs, ce qui représente plusieurs milliers de jeunes hostiles à la police.

    Banlieues sur-contrôlées - Alors que moins de la moitié des jeunes interrogés ont déjà été confrontés à un policier dont seul un quart dans le cadre d’un contrôle, les auteurs de l’étude rappellent que les jeunes issus des milieux populaires sont « deux fois plus souvent » concernés : 47% des jeunes « qui passent très souvent leur temps libre au bas des immeubles » ont fait l’objet d’un contrôle sur la voie publique.

    Une précédente étude de Sébastian Roché , réalisée dans le cadre du projet Euro-Justis, fournissait déjà deux principales pistes (1) susceptibles d’expliquer les émeutes et autres violences urbaines dans les banlieues.

  • Enquête Polis dans les médias: LE MONDE

    Entre les jeunes et la police, la grande défiance
    LE MONDE | 13.12.2013 à 10h45 • Mis à jour le 13.12.2013 à 18h06 | Par Sylvia Zappi

    On savait les policiers et gendarmes mal aimés. Une étude inédite révèle que le divorce entre les jeunes et les forces de l'ordre est profond et partagé bien au-delà des quartiers dits sensibles. Les premiers résultats de l'enquête « Polis-autorité », menée par deux chercheurs, Sandrine Astor, ingénieure d'études à Sciences Po Grenoble, et Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, mis en ligne début décembre (www.anrpolis.fr), sont accablants.

    On y apprend que 34 % des adolescents ne font pas confiance à la police, que 40 % d'entre eux jugent son attitude agressive et raciste. En cas d'affrontement entre jeunes et policiers, plus de la moitié indiquent qu'ils ne seraient pas du côté des forces de l'ordre. Pire : un enquêté sur cinq avoue que, confronté à une émeute urbaine, il y participerait.

    L'attitude de la police est depuis longtemps un sujet de ressentiment majeur chez les jeunes et dans les banlieues. Lors de la campagne présidentielle, François Hollande s'en était saisi et avait promis de lutter contre les contrôles au faciès par la mise en place d'un récépissé de contrôle d'identité. La proposition fut enterrée par Manuel Valls, soucieux de ménager ses fonctionnaires. Le ministre de l'intérieur a préféré répondre aux critiques envers la police par un nouveau code de déontologie de la police et de la gendarmerie et le retour du matricule sur les uniformes. Au vu des résultats de l'étude Polis-autorité, pas sûr que cela suffise à apaiser les rapports tendus entre les jeunes et la police.

    Durant les mois de septembre à décembre 2012, une dizaine d'enquêteurs ont visité 685 classes d'élèves de la 4e à la 1re dans les agglomérations lyonnaise et grenobloise. Des établissements de tous types, public ou privé, d'enseignement général, technique et technologique, situés en centre-ville comme en banlieue. 13 679 adolescents ont été interrogés.

    L'INSTITUTION PUBLIQUE LA PLUS DÉCRIÉE, LOIN DEVANT L'ÉCOLE, LA MAIRIE OU LES POMPIERS

    Les chercheurs ont d'abord voulu connaître la nature des contacts des jeunes avec ces fonctionnaires d'Etat. Une petite moitié disent avoir déjà été confrontés à un policier ou à un gendarme, pour la plupart dans le cadre de l'école ou en demandant un renseignement. Mais un sur quatre a vécu cette expérience lors d'un contrôle, à deux-roues ou dans la rue. Seule une minorité d'entre eux déclarent avoir été en contact avec les forces de l'ordre parce qu'ils étaient soupçonnés d'un délit.

    Les auteurs rappellent une constante : les garçons sont « deux fois plus souvent » concernés, tout comme les jeunes issus des milieux populaires. La fréquence des contrôles dans les cités, si souvent dénoncée comme « harcèlement policier », apparaît clairement : 47 % des jeunes « qui passent très souvent leur temps libre au bas des immeubles », comme euphémise l'étude, ont fait l'objet de contrôles sur la voie publique.

    C'est peu dire que les rapports avec la police sont empreints de méfiance, voire de peur. Pour l'ensemble des jeunes, elle est l'institution publique la plus décriée, loin devant l'école, la mairie ou les pompiers. Seuls 62 % déclarent lui « faire confiance ». Cette défiance est deux fois plus forte dans les quartiers sensibles : près de deux mineurs sur trois déclarent s'en méfier. « Une telle proportion de jeunes hostiles à la police dans une cité, cela représente des centaines voire des milliers de jeunes selon les quartiers », remarque M. Roché.

    Un vrai mur de méfiance qui se traduit très concrètement : en situation de confrontation avec les forces de l'ordre, un peu plus de la moitié des enquêtés indiquent qu'ils ne se sentent pas du côté de la police. Plus grave : 15 % assurent que jeter des pierres sur une voiture des forces de l'ordre « peut se justifier ». La police, aux yeux de ces adolescents, est illégitime.

    On comprend mieux les tags assassins ou les discours rageurs de certains rappeurs. Même en cas de « problème grave », un tiers des adolescents déclarent qu'ils n'iraient pas parler à la police. « Avoir la moitié d'une classe d'âge plutôt réservée, voire hostile, en cas de confrontation est un défi important », soulignent les chercheurs.

    A cette défiance s'ajoute la crainte. Le comportement des policiers et gendarmes dans la rue est massivement dénoncé comme stigmatisant et raciste. Les élèves se sentent souvent « regardés de travers ». 35 % d'entre eux considèrent que l'attitude des forces de l'ordre est violente. Une grosse majorité juge aussi que ces fonctionnaires sont « plus durs avec les immigrés qu'avec les autres ». La proportion est énorme.

    « C'EST UN PROBLÈME IDENTIFIÉ DEPUIS AU MOINS TRENTE ANS »

    L'incompréhension ne s'arrête pas là. Les jeunes interviewés estiment que les policiers et les gendarmes « expliquent rarement ou jamais le pourquoi de ce qu'ils sont en train de faire ». Dès lors, leurs interventions sont vécues comme provocatrices, manquant de respect… mais pas faites pour protéger la population. Comme on pouvait s'y attendre, l'étude montre que cette méfiance est encore plus forte dans les banlieues sensibles : « La proportion des jeunes confiants est divisée par deux quand on passe d'un quartier tranquille à un quartier très dégradé », expliquent ainsi les auteurs.

    Une critique aussi massive des forces de l'ordre devrait inquiéter les autorités, assure M. Roché. D'autant que la deuxième partie de l'étude à venir – 500 heures d'observation d'enquêteurs embarqués avec des unités d'intervention – fait le même constat accablant. « C'est un problème identifié depuis au moins trente ans, mais jamais le ministère de l'intérieur n'a pris l'initiative de chercher à mesurer cette confiance », souligne le sociologue.

    Son intention était d'attirer l'attention sur l'importance de ce sujet qui revient comme un leitmotiv chez les jeunes. C'est fait. Reste à obtenir que les pouvoirs publics l'inscrivent à leur agenda, comme l'ont fait nos voisins européens.

  • Enquête police dans les médias: L'EXPRESS Quatre adolescents sur dix se méfient de la police

    Par LEXPRESS.fr, publié le 13/12/2013 à 17:57
    La police n'inspire pas confiance aux jeunes: c'est ce qui ressort d'une enquête parue en décembre.
    Basile Lemaire

    Quatre adolescents sur dix ne font pas confiance à la police. C'est la conclusion que dresse l'enquête "Polis-autorité", mise en ligne début décembre par l'Agence nationale recherche. Elle a été menée par deux chercheurs, Sandrine Astor, ingénieure d'études à Sciences Po Grenoble, et Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, de septembre à décembre 2012. 13 679 adolescents, scolarisés de la 4e à la 1ère, ont été interrogés, dans des établissements de tous types, publics ou privés, d'enseignement général, technique et technologique, situés en centre-ville comme en banlieue.

    Un manque de confiance et d'identification
    Les résultats sont sans équivoque. 43% des participants estiment qu'on ne peut pas avoir confiance dans la police. Et environ un tiers d'entre eux que l'obéissance à la police n'est pas automatique. Pire, un peu plus de la moitié des enquêtés (57%) indiquent que lorsque des jeunes et des policiers s'affrontent, ils ne se sentent pas du côté de la police.

    La légitimité de la police est en cause pour ces adolescents. Seulement 15% d'entre eux déclarent envisager devenir policier eux-même. Et 49% estiment que la police ne défend pas ses valeurs. Un pourcentage équivalent considère que les policiers ou les gendarmes ne protègent pas les jeunes.

    Le problème vient de l'image renvoyée par l'institution. 35% des interrogés pensent que les policiers ou les gendarmes sont violents avec les jeunes. Et un plus grand nombre encore (40%) les considèrent racistes.

    L'enquête, en conclusion, se veut comme une " feuille de route des domaines à explorer en priorité dans les mois qui viennent". Reste à espérer que ces chiffres parviennent entre de bonnes mains, afin de trouver des solutions pour améliorer la situation.

    En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/quatre-adolescents-sur-dix-se-mefient-de-la-police_1307471.html

  • Enquête police dans les médias: LE POINT avec AFP

    Jeunes et police : la grande méfiance
    Le Point.fr - Publié le 13/12/2013 à 17:22 - Modifié le 13/12/2013 à 17:41. Source: AFP
    Plus de 4 adolescents sur 10 estiment qu'on ne peut pas avoir confiance en la police, et 40 % d'entre eux la jugent "raciste" et "agressive".

    L'étude "Polis-autorité", qui porte sur un échantillon d'un peu plus de 13 500 adolescents âgés de 13 à 18 ans et scolarisés dans les agglomérations grenobloise et lyonnaise, révèle la grande défiance des adolescents vis-à-vis des forces de l'ordre. Près de 43 % des adolescents interrogés pour cette étude, consultée vendredi, estiment qu'on ne peut pas avoir confiance dans la police. Un tiers des participants (33 %) assure que, même en cas de problème grave, ils n'iraient pas en parler à la police. "Ceci est un des indicateurs de la confiance placée dans les forces de police", soulignent dans leur rapport Sandrine Astor, chercheuse à Sciences-Po Grenoble, et Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS.

    Lorsque des jeunes et des policiers s'affrontent, 57 % des adolescents ne se sentent pas du côté de la police. "Avoir la moitié d'une classe d'âge plutôt réservée, voire hostile, en cas de confrontation est un défi important", affirment les chercheurs dans leur rapport destiné à l'Éducation nationale. L'obéissance à la police n'est pas automatique pour un gros tiers de l'échantillon. Chez les adolescents, 15 % trouvent que jeter des pierres sur une voiture de police peut se justifier (souvent ou toujours). Et moins d'un adolescent sur 5 (17 %) déclare qu'en cas d'émeutes contre la police, il y participerait.

    Sur les contrôles, 40 % des adolescents déclarent que les policiers ou les gendarmes font souvent ou très souvent des contrôles abusifs. Une grande part des participants (66 %) pense que les forces de l'ordre expliquent rarement ou jamais bien le pourquoi de ce qu'ils sont en train de faire. Près de 40 % des jeunes considèrent qu'elles deviennent souvent agressives quand quelque chose ne leur plaît pas. De plus, près de 40 % des adolescents considèrent que les forces de l'ordre "sont racistes".

    "La légitimité est profondément affectée dans les familles marquées par des relations conflictuelles. Les élèves des sections professionnelles et spécifiques se démarquent une nouvelle fois par la faible légitimité qu'ils accordent à la police", constatent les chercheurs. "Ces résultats mettent en lumière le fait que ces élèves cumulent un ensemble de déterminants qui influencent directement leurs perceptions. Le cadre de vie apparaît comme l'élément le plus discriminant", observent-ils.

    Comparés aux élèves des quartiers les plus calmes, les élèves les plus hostiles sont en proportion dix fois plus nombreux quand ils observent de multiples nuisances dans leur quartier. Les inégalités de traitement sont d'ailleurs plus souvent dénoncées par les jeunes des foyers modestes, évoluant dans un cadre familial fragilisé (un seul ou aucun parent). L'environnement physique, le fait de vivre dans un quartier dégradé, une cité ou un HLM, conduit à souligner davantage des inégalités de traitement.

  • Enquête "Polis" dans les médias : Europe 1

    Par Europe1.fr avec AFP
    Publié le 13 décembre 2013 à 15h35

    Plus de 43 % des adolescents ne font pas confiance à la police et 40% considèrent que les policiers ou les gendarmes sont "racistes", selon l'étude "Polis-autorité" consultée vendredi. L'enquête, qui porte sur un échantillon d'un peu plus de 13.500 adolescents âgés de 13 à 18 ans et scolarisés dans les agglomérations grenobloise et lyonnaise, révèle la grande défiance des adolescents vis-à-vis des forces de l'ordre.

    Près de 43% des adolescents interrogés estiment qu'on ne peut pas avoir confiance dans la police. Un tiers des participants (33%) assure que, même en cas de problème grave, il n'iraient pas en parler à la police. "Ceci est un des indicateurs de la confiance placée dans les forces de police", soulignent dans leur rapport Sandrine Astor, chercheuse à Sciences-Po Grenoble et Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS.

    Lorsque des jeunes et des policiers s'affrontent, 57% des adolescents ne se sentent pas du côté de la police. "Avoir la moitié d'une classe d'âge plutôt réservée, voire hostile, en cas de confrontation, est un défi important", affirment les chercheurs dans leur rapport destiné à l'Éducation nationale.

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    site de l'étude: anrpolis.fr

  • Assemblée Nationale: "Pour une autorité métropolitaine de police"

    Club Prévention-Sécurité de la Gazette des communes, Publié le 14/11/2013 par H. Soutra.
    Le sociologue Sébastian Roché réclame des politiques de sécurité « ajustées aux besoins locaux »

    La mission d'information sur la lutte contre l'insécurité sur tout le territoire, pilotée par le député Jean-Pierre Blazy, continue ses auditions. Elle a entendu, mardi 12 octobre, le sociologue Sébastian Roché, par ailleurs responsable du pôle "Sécurité et société" au CNRS. Il plaide pour que la France se dote d'une politique de sécurité intérieure ainsi qu'une doctrine policière. Objectif : réformer le système centralisé pour tendre vers un véritable partenariat local de sécurité. Extraits.

    Pour une autorité métropolitaine de police…

    « Souhaitons-nous conserver notre système centralisé ou provoquer sa mutation vers un système local de sécurité publique ? Contrairement au niveau central où les chefs de police ne sont pas suffisamment mis en compétition, le niveau local favorise l’invention. J’y suis donc favorable, à condition que le système épouse l’échelle métropolitaine et non les territoires trop petits des communes, afin de couvrir toutes les inégalités, les quartiers pauvres et les quartiers riches, etc…

    Mis à part le terrorisme et le trafic international d’êtres humains, la sécurité recouvre uniquement des enjeux locaux. Les priorités de la sécurité publique demeurent toutefois ajustées sur les priorités électorales nationales, alors qu’il devrait y avoir des priorités locales ajustées selon les besoins locaux. L’élu local, dépendant des électeurs (« alors que le ministre de l’Intérieur ne dépend pas des citoyens mais du Premier ministre ou du président » ), doit avoir une responsabilité augmentée afin de servir les citoyens.

    La PM, outil du rapport de forces - La police municipale a une double-utilité pour les élus locaux. Outre un instrument permettant de disposer d’une capacité d’intervention au niveau de la sécurité publique, c’est également un levier de négociation face au préfet et au commissaire. L’élu entouré d’un directeur de cabinet suivant les questions de sécurité, dont un des membres du conseil municipal suit ces questions, et qui dispose d’un service de Prévention et sécurité, d’un centre de supervision urbain et d’une police municipale pourra produire sa sécurité dans son coin, mais pourra surtout devenir un partenaire crédible du préfet et du directeur départemental de la sécurité publique. Dans notre système centralisé, le maire qui a les mains vides et les poches vides n’est pas un partenaire.

    Du fait de notre tradition centralisatrice, déléguer le pouvoir de sécurité publique à un maire d’agglomération si tant est que l’on puisse construire un jour une telle autorité politique apparaît compliqué. A court-terme, nous pourrions donc créer une autorité métropolitaine de police à deux têtes, avec le préfet.

    Pour une redistribution des pouvoirs de police - Le gros enjeu d’aujourd’hui, c’est donc le partenariat. Or, avec les Zones de sécurité prioritaires (ZSP), rien n’a changé. Le préfet demeure le patron. Patron de la prévention de la délinquance, le maire ne dispose d’aucune autorité – à moins d’avoir l’oreille du ministre de l’Intérieur – sur les services de police et de gendarmerie agissant sur son territoire. Si on veut faire du partenariat local, il faudra réformer les pouvoirs publics locaux et redistribuer les compétences de police.

    Malgré l’injonction de Manuel Valls à en finir avec les statistiques, le système demeure identique et la pression reste la même sur le terrain. Au niveau local, l’élu pourrait identifier les problèmes et centrer l’action de la police sur la résolution des problèmes, sans se soucier des chiffres de la délinquance : lorsque la police déloge des trafiquants de drogue d’un immeuble suite aux nombreuses plaintes des habitants, les dealers bunkérisent le bâtiment voisin et génèrent de nouvelles plaintes d’autres habitants. Cette hausse de la statistique locale devrait donc provoquer l’arrêt de la lutte contre les trafiquants, qui font en effet augmenter la délinquance apparente ? Il faut sortir de ce système, des statistiques. »

    La Pol Prox « reste une demande forte »

    « Il n’y a pas de doctrine policière, aucune idée. Tous les défis importants sont ignorés, par exemple sur la question de l’intégrité policière ou la corruption. Aucune étude n’est commandée non plus par les institutions sur la légitimité de la police. Les policiers étant des serviteurs de l’Etat et non au service des citoyens, l’utilité d’avoir des outils capables de mesurer si ces derniers sont contents ne s’impose pas d’elle-même…

    Il n’y a aucun élément de doctrine sur les minorités et le traitement policier dans des villes massivement multiculturelles. Dans les quartiers difficiles, les policiers sont censés inventer leurs moyens d’action : c’est impossible ! Rien non plus sur les territoires vides occupés par la gendarmerie, il n’existe aucun outil systématique d’allocation des ressources sur le plan territorial. Ni la police ni la gendarmerie n’ont un système permettant combien il faut d’agents à tel endroit très dense, il n’y a pas de modèle de répartition quitte à s’écarter de cette formule selon la situation des territoires, on ne fait que des ajustements pour ne fâcher les grands élus locaux

    Demande forte de proximité - La dernière et historiquement la seule fois que le ministère de l’Intérieur a essayé de mettre en forme une doctrine policière, ça a permis de créer la police de proximité de 1995 à 1998. Même si elle a été politisée puis bannie, la police de proximité reste une demande forte. Si le concept reste pertinent, les attentes ne doivent pas être exagérées. La police de proximité n’a pas opéré comme une baguette magique : aucune doctrine policière n’est une solution aux problèmes de la délinquance, mais elles peuvent produire certaines améliorations notamment dans la confiance des citoyens envers la police ou sur quelques délits.

    Ce qui avait été inventé à l’époque par Bonnemaison, avec le partenariat local de sécurité, avait également eu des répercussions partout dans le monde. Aujourd’hui, nous n’avons plus de visibilité internationale : personne ne s’intéresse plus à ce que fait la France en termes de sécurité. »

  • Les moyens pour la sécurité sont-ils suffisants?

    Le Dauphiné Libéré. 15 novembre 2013.
    Propos recueillis par Vanessa Laime.

    Question: Les moyens pour la sécurité sont-ils suffisants?
    Réponse: Les syndicats de police sont dans leur rôle lorsqu'ils réclament plus de moyens, des rémunérations plus élevées, plus d'agents. Mais qui va payer pour tout cela? Et, surtout on ne sait pas pour quel service réel on paie d'avantage, car on ne sait pas mesurer la sécurité liée à ces dépenses. Qui peut dire combien de "sécurité" est produite à quel coût par les grandes forces publiques nationales? Personne. Aujourd'hui la Cour des comptes met en garde contre la poursuite de la dérive des dépenses de sécurité intérieure, contre l'accumulation d'avantages et recommande une pause salariale pour policers et gendarmes.

    Question: la police et la justice demandent des moyens...
    Tout responsable de service dit qu'il pourrait faire plus s'il avait plus de moyens, c'est naturel et compréhensible. Mais faire plus n'est pas forcément améliorer son efficacité. Il n'existe pas de preuve empirique que l'augmentation des moyens de la police améliore la sécurité des citoyens. Si l'on regarde l'évolution des délinquances dans les pays riches, on remarque que les pays qui ont diminué ou fait stagner leur nombre d'agents ont connu la même baisse que ceux qui l'ont augmenté. Même la satisfaction du public n'est pas déterminée par la quantité de policier. La France a déjà beaucoup de policiers et gendarmes pour 1000 habitants. Ce n'est donc pas le problème.

    Question: Le manque de moyens financiers et matériels peut être préjudiciable?
    Plus de moyens c'est la solution de facilité. Dire "donnez nous plus pour continuer à travailler comme avant", dans une période d'austérité budgétaire, cela ne suffit plus. Il faut trouver des nouvelles manières de faire. La question essentielle est des moyens pour quoi faire exactement? Ce qui est important c'est de mieux utiliser les ressources existantes, corriger les inégalités entre zones, arbitrer les besoins entre services, rationaliser les coûts des unités mobiles (s'en servir comme pompiers des banlieues n'est pas une solution durable), les implantations des gendarmes. Sans changer l'organisation actuelle, on ne peut pas faire mieux, même avec plus de moyens. La police et la gendarmerie sont de veilles organisations, et les réformes successives n'ont pas été assez loin. Ce qui est préjudiciable, c'est de ne rien changer. C'est la responsabilité des leaders politiques d'agir.

  • Assemblée Nationale: la mission d'information sur « la lutte contre l'insécurité sur tout le territoire »

    Par AEF Sécurité Globale / Julie Robelet

    « La seule manière de faire changer la police et la gendarmerie est de ne pas augmenter leurs crédits », affirme Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS. Il était auditionné par la mission d'information sur « la lutte contre l'insécurité sur tout le territoire », présidée par le député SRC du Val-d'Oise, Jean-Pierre Blazy, mardi 13 novembre 2013 (AEF Sécurité globale n°10070). « Quand vous ne donnez plus d'argent, le système est obligé de changer pour devenir plus efficace. Aujourd'hui, il n'est pas assez pauvre, il peut se permettre de ne pas changer », indique-t-il. Le sociologue estime en outre que la France n'a « pas de politique de sécurité intérieure, pas de doctrine policière et aucun outil d'évaluation des impacts des actions entreprises et décidées par le gouvernement ». Il propose par ailleurs la création d' « unités élémentaires de gendarmerie ».

    « Il n'y a pas de réflexion sur ce qu'est la sécurité intérieure en France, elle est tout le temps confondue avec ce qu'est la police », affirme Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, lors de son audition à l'Assemblée nationale. « C'est une erreur fondamentale de raisonnement, parce qu'on demande à la police de faire ce qu'elle ne peut pas faire. La police n'est pas la sécurité, elle est un élément qui contribue à la sécurité », explique-t-il. « ll n'y a pas de corrélation entre les volumes de personnels qui travaillent dans la police et les volumes de la délinquance, parce que ce n'est pas le nombre d'agents qui compte, mais ce qu'ils font. »

    Le sociologue estime qu'aujourd'hui, « la discussion porte sur le nombre d'agents, mais personne ne sait ce que font ces agents. » Et d'ajouter : « Il n'y a pas de livre blanc de la sécurité intérieure digne de ce nom. Le dernier a été proposé dix mois avant l'élection présidentielle et, si vous regardez le contenu, c'est une liste de recettes, il n'y a aucune réflexion stratégique, aucune vision. » (AEF Sécurité globale n°4543)

    INSTALLER UN « CONSEIL DE SÉCURITÉ INTÉRIEURE »

    Sebastian Roche regrette l'absence de « doctrine policière » et affirme que « la dernière mise en forme de la doctrine est la police de proximité ». Depuis cette date, « la France a complètement perdu la visibilité et le leadership au niveau international, elle n'a plus rien à proposer ». Sans doctrine, les policiers « sont censés, dans les quartiers difficiles, inventer les modalités d'action », alors qu'ils sont « toujours dans l'urgence et dans l'action et ne réfléchissent jamais au système. Ils sont dedans et font ce qu'ils peuvent avec ce qui leur est donné. La conceptualisation ne peut être faite que par les hauts responsables ».

    Pour le directeur de recherche, « ce ne sont pas les policiers qui vont dégager une vision pour la police. Il ne leur est pas possible de réfléchir sur la politique policière, parce qu'il n'y a pas de lieu. » Il précise que « ce n'est pas un problème de moyens ou de ressources intellectuelles. On a beaucoup d'argent en France. On voit aujourd'hui ce que coûte et ce que produit l'Inhesj ». Ce dernier est, selon lui « devenu un amical bar de luxe pour se construire un réseau, mais on peut en faire autre chose ». Sebastian Roché affirme donc que « le Premier ministre doit institutionnaliser les lieux de production du modèle de police ». Il préconise « d'installer une sorte de 'conseil de sécurité intérieure', qui dépasse le ministre de l'Intérieur, pour lui permettre d'entendre autre chose que la voix des syndicats de police qui n'est pas suffisante. Il faut en endroit où discuter de la raison des choix effectués ».

    Le député SRC de Paris, Daniel Vaillant, s'interroge également sur la pertinence de créer un « haut conseil de la sécurité avec les magistrats, les professeurs, les présidents d'associations, les policiers, les gendarmes pour définir cette politique stratégique, que le ministre mettrait ensuite en oeuvre ». L'ancien ministre de l'Intérieur estime que « la police est un élément indispensable, mais n'est pas l'élément essentiel de production de la sécurité », elle « n'est là que pour intervenir une fois que l'on a tout essayé. C'est un échec quand la police commence à intervenir, il est déjà trop tard […]. Si on fait tout reposer sur la police, elle devient la voiture balai de la société ».

    RÉFORMER LE SYSTÈME AUTOUR DU « SERVICE AU CITOYEN »

    « Il n'existe pas d'outil systématique d'allocation des ressources au plan territorial. Ni la police ni la gendarmerie n'ont un système permettant de dire combien il faut d'agents à quel endroit », indique le chercheur. Il affirme en outre que les indicateurs d'activité des forces de l'ordre « présentés au Parlement sont tous inutiles ou faux. » Il donne l'exemple du « nombre de délits, qui n'est pas directement déterminé par l'action de la police » et qui ne peut donc pas être « un indicateur de performance ». Selon lui, « il n'y a pas d'informations qui permettent de piloter le système, on ne sait pas dire combien de sécurité est produite par la police et la gendarmerie, parce qu'il n'y a pas de définition » du concept de sécurité. Il souligne que les coûts des forces de police « explosent, mais nous n'avons aucune idée de la plus-value produite par ces organisations ».

    Il regrette également que les inspections « ne remplissent pas leur mission en matière d'audit » et qu'il faille « attendre l'alternance politique pour que l'inspection puisse travailler » sur la période précédente. « Qu'est ce qu'une inspection si son travail consiste à dire 'oui' au ministre ? » s'interroge-t-il. « Il y a une faiblesse technique très forte alors que les inspections sont quand même la tête pensante des administrations. » Sebastian Roché préconise donc une « réforme profonde et progressive » et la « refondation » du système « à partir d'idées simples » conçues autour de l'idée du « service au citoyen ». Il constate en effet que « les citoyens ne sont associés institutionnellement à aucun niveau à la production de la sécurité. Le système ignore les citoyens, il n'y a pas de conseil d'analyse de sécurité intérieure », dans lequel les citoyens auraient la capacité d'exprimer ce qu'ils attendent.

    POUR LA CRÉATION D'UNITÉS ÉLÉMENTAIRES DE GENDARMERIE

    Sebastian Roché annonce par ailleurs avoir remis un rapport à la direction générale de la gendarmerie nationale en septembre 2013. Dans ce rapport, qui n'a pas été publié, il s'est interrogé sur l'adaptation de la gendarmerie localement et propose notamment de « créer des unités élémentaires de gendarmerie ». Il préconise par exemple de « couper un département de la taille de l'Isère en deux » au niveau de la structure de gendarmerie, pour créer ces unités.

    « À l'intérieur de ces unités, seraient recréés deux niveaux. Le premier niveau gérerait les relations avec la population et les contacts, un service minimal de base. Il y aurait des points de contact avec une mutualisation des infrastructures et des équipements. Les gendarmes y seraient proactifs, formés et équipés pour aller au contact. » Le second niveau assurerait le travail de la police judiciaire, « qui ne pourrait pas être exercé dans les points de contact ». L'objectif serait de « découper des unités assez grosses pour que la gendarmerie soit fonctionnelle et séparer deux grands types de missions à l'intérieur de ces unités élémentaires ».

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